25 Kislev 5778 / mercredi 13 décembre 2017 | Paracha : Miqetz
 
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Le tsadiq : une définition    

Le tsadiq : une définition



S'il y avait un seul homme sur terre, l'histoire serait autre. Mais dès qu'il y en a deux, le problème de la paix et de la guerre se pose.

 



Le premier chapitre de la Genèse laisse apparaître l'idée d'un projet qui doit être réalisé tout au long de l'histoire humaine, avec notamment deux notions directrices sous-jacentes : la bénédiction et la sainteté. Il est suivi par le récit condensé des dix premières générations qui va se conclure par un échec, celui du déluge.
 
Ainsi cette première tentative s'achève par une sanction, non pas la destruction de l'humanité mais par son “effacement” selon les termes mêmes de la Tora. Plus précisément – selon l'enseignement du Maharal – la “forme” qu'a prise l'identité humaine se trouve annulée. Tel est le sens du fait que le déluge est un déluge d'eau et non de feu.
 
Un point doit nous frapper dans l'étude de ce récit : il ne s'agit pas encore de ce que l'on appellera plus tard le problème “religieux” (parlant français, c'est ainsi que je dois m'exprimer) ; il s'agit du problème moral. L'humanité est condamnée car “la terre était emplie de violence”. Le problème que la société humaine avait à résoudre est celui des rapports entre sujets humains, la question fondamentale (n'ayant toujours pas trouvé de solution réelle) de leur coexistence et qui se pose dès qu'il y a deux frères.
 
S'il y avait un seul homme sur terre, l'histoire serait autre. Mais dès qu'il y en a deux, le problème de la paix et de la guerre se pose. Telle est effectivement l'équation fondamentale de la prophétie hébraïque : prévoir un monde où cette question sera résolue, un monde de paix que les prophètes de la Bible appellent les temps messianiques.
 
En termes traditionnels, on dira que le problème que l'humanité avait à résoudre est celui des “rapports des hommes entre eux”. Cependant, en filigrane, sous-tendant ce problème, transparaît également le problème des “rapports entre l'homme et D-ieu”, lequel est véritablement le problème religieux. Il est écrit dans la Tora (Genèse 6:11) : “La terre s'est corrompue devant D-ieu et s'est remplie de violence.”
 
On ne saurait donc affirmer que le problème qui apparaîtra de façon plus fondamentale dans la lignée d'Israël à partir d'Abraham – le problème des rapports entre l'homme et son Créateur – n'est pas déjà posé dans cette première partie de l'histoire humaine. Il n'en reste pas moins que c'est d'abord le problème moral qui constitue le gros plan du récit.
 
Avant d'aboutir à la sanction ultime, tous les sursis possibles sont donnés à l'humanité pour se reprendre et résoudre le problème. En vertu de la patience du créateur, “Il y a dix générations d'Adam jusqu'à Noé” indique le Pirqé Avoth (ch, 5). Cependant, tous les sursis étant épuisés, finalement la sanction arrive.
 
Il y a toutefois un rescapé – ou plutôt une famille rescapée – celle de Noé, c'est-à-dire une manière d'être homme qui porte en elle une possibilité de reprise de l'histoire humaine. Le Midrach et les commentateurs vont donc s'interroger sur la raison et le mérite qui ont permis ce salut. Pourquoi “l'identité Noé” a-t-elle été sauvée ? Pour échapper à un désastre aussi massif, à une telle “Choa”, si j'ose dire, il faut une raison exceptionnelle. Tel est le sujet des lignes qui suivent.
 
Revenons à l'annonce du déluge (Genèse 6:7) : “Et l'Eternel dit : 'L'homme que J'ai créé, Je l'effacerai de dessus la face de la terre, depuis l'homme jusqu'à la bête, jusqu'aux reptiles, et jusqu'à l'oiseau du ciel."” On trouve ici l'énumération des êtres vivants créés au sixième jour : l'homme et son environnement, autrement dit tout ce qui est donné à l'histoire du “septième jour”, c'est-à-dire à l'histoire de l'homme jusqu'aux temps messianiques, jusqu'à l'heure où l'identité humaine aura résolu ses contradictions. L'homme et son environnement vont être effacés, “car J'ai regretté de les avoir faits.
 
On notera que ce verset n'exclut pas Noé de l'effacement général. C'est précisément ce qu'enseigne le traité Sanhédrin 108a, selon lequel Noé était compris dans le jugement, dans la décision d'effacer cette manière d'être homme des dix premières générations. Voici cet enseignement : “On a enseigné à la maison de Rabbi Ichmaël : la sanction avait été prononcée également sur Noé ; cependant, il a trouvé grâce aux yeux de D-ieu comme il est dit (verset 7) : “Car J'ai regretté de les avoir fait” et “Noé a trouvé grâce aux yeux de l'Eternel (verset 8).”
 
Autrement dit, si l'on se place dans la perspective d'un jugement strict, même cette manière d'être homme nommée Noé et à partir de laquelle va recommencer l'histoire humaine pour aboutir – via Abraham – à l'identité d'Israël, même cette identité là n'avait pas mérité par elle-même d'être épargnée par la sanction du déluge. “Noé a trouvé grâce”, c'est vraiment gratuit, c'est véritablement une grâce.
 
Précisons. Que Noé ait trouvé grâce, nous l'apprenons directement du verset. Mais nous aurions encore pu penser que cette grâce se justifiait par un mérite particulier. L'enseignement de Rabbi Ichmaël vient affirmer qu'il n'en est rien. Nous avons donc là une notion à éclaircir, cette notion de “grâce” qui est exprimée en hébreu par le mot “'hen”. Que signifie cette gratuité, cet au-delà de tout mérite qui explique le salut de Noé ? Lisons le verset suivant : “Voici les engendrements de Noé ; Noé était un homme Juste, intègre dans ses générations ; Noé se conduisait avec D-ieu.”
 
D'emblée, la succession des deux versets soulève une difficulté évidente. Le verset 8 énonce que Noé a trouvé grâce et Rabbi Ichmaël souligne le caractère gratuit de cette grâce. Et voilà que le verset 9 définit Noé comme un Juste, un tsadiq. À moins de se trouver dans une contradiction, cela ne peut venir expliquer pourquoi Noé a trouvé grâce. Il faut donc approfondir notre thème, ce que nous allons faire à l'aide du commentaire de Rachi. Mais auparavant, je voudrais élargir la perspective et montrer les dimensions du sujet qui se pose à nous.
 
En fait, il existe deux possibilités pour analyser cette difficulté. L'une se trouve dans la lecture juive du texte et l'autre dans ce que j'appellerai l'atmosphère de la conscience chrétienne lorsqu'elle lit la Bible. Dès les premiers chapitres de la Bible, ce problème sépare ces deux mondes, le judaïsme d'un côté, le christianisme de l'autre. C'est l'une des catégories les plus importantes de nos différends.
 
Dans l'ambiance chrétienne de la lecture de la Bible qu'appelle-t-on un Juste, un tsadiq ? C'est quelqu'un qui a trouvé grâce. Perspective de lecture que l'on va évidemment évacuer et qui montre à quel point ce sujet fait problème. Il nous faut résoudre cette contradiction entre ces deux notions, ces deux informations que la Tora nous donne, d'une part que Noé a trouvé grâce, d'autre part qu'il était un Juste.
 
En revanche, en univers juif, être tsadiq, cela veut dire avoir un mérite suffisant qui vient de la concordance entre les actes et la loi. Le tsadiq est celui dont les actes sont conformes à la loi, celui qui agit justement, c'est-à-dire de façon juste par rapport à une norme, par rapport à une loi. C'est cela qui fait acquérir le mérite.
 
D'un autre côté, trouver grâce, cela veut dire pour Noé obtenir son salut de façon gratuite, sans référence à un quelconque mérite. Définir un Juste comme celui qui a trouvé grâce est une inversion complète des catégories hébraïques. Ne cherchons donc pas dans sa définition comme tsadiq l'explication de la raison pour laquelle Noé a trouvé grâce, parce que trouver grâce, c'est trouver grâce. C'est gratuit. Mais pourquoi la Tora nous a-t-elle dit qu'il était tsadiq Rachi commente :
 
 
“Puisque le texte a mentionné le nom de Noé, il a raconté sa louange comme il est dit (Proverbes 10:7) : 'La mention du Juste est en vue de la bénédiction'”.
 
Il faut bien mettre en évidence le sens de ce commentaire. Pourquoi la Tora nous dit-elle que Noé était tsadiq ? Réponse : non pas pour nous expliquer la raison pour laquelle il a trouvé grâce mais parce que lorsque l'on mentionne quelqu'un qui est un Juste, il faut rappeler qu'il l'est. Pour comprendre la grâce, il faudra donc faire appel à un tout autre principe.
 
Avant d'y arriver, précisons encore cette notion de Juste, de tsadiq. Suspendons d'abord son sens moral – le Juste avec une majuscule – et comprenons la notion au sens étymologique qui en est le fondement, celui que l'on trouve dans l'expression “tomber juste, la justesse. De même en hébreu, pour dire “tu as raison”, on dit “ata tsodeq”. Cela veut dire “c'est  exact ”. Si l'on se réfère maintenant à la loi morale, “Juste” signifie donc être en exactitude par rapport à la loi.
 
La Tora – par sa préface historique – veut nous faire connaître qui est cet Israël qui recevra cette Tora, selon l'expression “qui nous a choisi d'entre tous les peuples et nous a donné sa Tora”. Nous saurons ainsi qui nous sommes pour avoir reçu cette Tora.
 
Mais cela veut-il dire que seul Israël pourrait être appelé Juste ? Que cette notion du Juste – du tsadiq – ne serait pas donnée à l'échelle universelle ? Qu'il y aurait une sorte d'injustice qui ferait qu'a priori, celui qui n'est pas né d'Israël n'aurait aucune chance d'être tsadiq ? Si être tsadiq implique un jugement d'identité par rapport à une loi déterminée – la Tora – celui qui ne serait pas dans le cas de connaître cette Tora n'aurait a priori aucune chance d'arriver à être tsadiq.
 
Le fait que la Tora mette en avant le personnage de Noé est très important. Elle nous indique par là qu'un homme qui n'est pas d'Israël mais appartient seulement à la préhistoire d'Israël, un homme ayant l'identité Noé, est appelé tsadiq.
 
Cela signifie donc qu'il y a au minimum deux niveaux de définition de ce terme, de cette catégorie. Le premier, propre d'ailleurs à la tradition du Midrach, définit le tsadiq dans l'ordre de l'attitude de la volonté à l'échelle universelle. Le tsadiq est celui dont la volonté préfère systématiquement, en général, le bien au mal. Inversement celui dont la volonté préfère en général le mal au bien est appelé “méchant” (rach'a”).
 
Quelle que soit la loi à laquelle il se mesure, par éducation, par tradition, c'est-à-dire par sa propre éducation, par sa propre tradition, l'homme est d'abord jugé dans l'ordre de l'attitude de sa volonté. Sous réserve – il faut l'ajouter immédiatement – d'un minimum de connaissances, de bonne foi et de sincérité, ce minimum étant défini par les sept lois des “Enfants de Noé” (“les Bnei Noah). Cela définit le tsadiq à l'échelle universelle, ce qui nous est indiqué par le verset lui-même: “Noé était un homme juste”. Pourtant la Tora n'est pas encore révélée.
 
Cela signifie donc qu'il y a une définition du Juste dans l'ordre de l'attitude de la volonté. Est tsadiq l'homme porté par sa propre volonté à préférer le bien tel qu'il le connaît au mal tel qu'il le connaît.
 
Voilà ce qui définit le tsadiq selon l'identité Noé et l'alliance des “Enfants de Noé” (“les Bnei Noah).
 
À suivre...




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